Tor en Russie : blocage Roskomnadzor et résistance numérique depuis 2021

Le 7 décembre 2021, Roskomnadzor — l'autorité fédérale russe de régulation des télécommunications — ajoutait officiellement torproject.org et l'ensemble des relais Tor publics à la liste des sites interdits en Russie. Trois mois plus tard, l'invasion de l'Ukraine en février 2022 et les lois « sur les fausses nouvelles » qui ont suivi ont transformé la Russie en l'un des pays les plus agressifs en matière de censure Internet. Paradoxalement, la Russie reste en 2026 l'un des trois plus gros utilisateurs de Tor au monde avec entre 800 000 et 1,4 million d'utilisateurs quotidiens. Cette coexistence — blocage officiel massif, usage quotidien massif — est l'une des situations les plus intéressantes à étudier dans l'écosystème anti-censure contemporain.

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Chronologie du blocage depuis 2017

La Russie n'a pas commencé à bloquer Tor du jour au lendemain. C'est un processus graduel de durcissement sur plusieurs années :

  • Juillet 2017 — Loi sur les VPN : oblige les opérateurs de VPN et proxies à appliquer la liste de blocage Roskomnadzor. Non appliquée strictement au départ.
  • Mars 2019 — Loi sur la « Runet » (Internet souverain russe) : donne à Roskomnadzor les outils pour intervenir directement sur les flux réseau des FAI.
  • Novembre 2020 — Premier blocage partiel de Tor dans la région de Kaliningrad (test local).
  • Avril 2021 — Opera et Yandex Browser retirent l'option de connexion VPN intégrée pour complaire aux autorités.
  • Septembre 2021 — Blocage de nombreux VPN commerciaux populaires en Russie (Nord, Surfshark, ExpressVPN partiellement).
  • 7 décembre 2021 — Blocage officiel de Tor.

Le 7 décembre 2021 : blocage officiel

Roskomnadzor annonce le blocage dans un communiqué laconique, invoquant que Tor « permet l'accès à des contenus dont la distribution est interdite en Russie ». Techniquement, le blocage se fait en deux couches :

  1. Blocage DNS : torproject.org, bridges.torproject.org, et metrics.torproject.org ne résolvent plus depuis les DNS russes ordinaires
  2. Blocage IP : les adresses IP des relais Tor publics (listés ouvertement par le Tor Project) sont filtrées au niveau des routeurs de bordure des FAI russes

Le blocage a un effet immédiat mais limité : le nombre d'utilisateurs Tor russes chute d'environ 300 000 à 100 000 en 48 heures. Puis rebond progressif à mesure que les utilisateurs basculent sur Snowflake et les bridges privés. Au bout de deux mois, le chiffre retrouve son niveau pré-blocage.

L'effet de la guerre en Ukraine

L'invasion de l'Ukraine le 24 février 2022 provoque un nouveau durcissement massif. En mars 2022 :

  • Fermeture de Facebook (« activités extrémistes » selon Roskomnadzor, Meta déclaré « organisation extrémiste »)
  • Fermeture d'Instagram
  • Blocage de Twitter / X
  • Blocage de nombreux médias russes indépendants (Meduza, Novaya Gazeta partiellement, Echo of Moscow)
  • Blocage des médias occidentaux (BBC, Deutsche Welle, Voice of America, RFE/RL)

L'usage de Tor explose immédiatement. Mars 2022 voit un pic historique avec 2,1 millions d'utilisateurs russes quotidiens pendant plusieurs semaines. Retombée progressive ensuite, avec stabilisation autour de 1 à 1,4 million.

La loi du 4 mars 2022 sur la « désinformation » criminalise la « diffusion de fausses informations » sur l'armée russe avec des peines allant jusqu'à 15 ans de prison. Cette loi a considérablement augmenté les risques pour les journalistes, blogueurs, et citoyens ordinaires qui utilisent Tor pour partager des informations sur la guerre.

SORM : la surveillance à la russe

Le système SORM (System for Operative Investigative Measures), créé en 1995 et considérablement modernisé en 2018 (SORM-3), est l'équivalent russe des outils de surveillance des télécoms. Obligation imposée à tout FAI russe de connecter son infrastructure à un point d'accès SORM permettant aux autorités (FSB principalement) d'intercepter n'importe quel trafic sur ordre judiciaire.

SORM-3 inclut des capacités DPI (Deep Packet Inspection) qui peuvent détecter certains patterns de trafic Tor. Mais contrairement au Grand Pare-feu chinois qui bloque automatiquement, SORM fonctionne surtout en mode « surveillance ciblée » : on observe et on enregistre plutôt qu'on bloque en masse.

Depuis 2022, plusieurs rapports (Citizen Lab, Filterwatch, Access Now) suggèrent un glissement vers un modèle plus actif de blocage — le gouvernement russe investit dans des équipements DPI chinois (notamment de Hikvision et de Fibrehome) pour renforcer SORM. La tendance 2025-2026 est à un durcissement continu.

Pluggable transports qui fonctionnent

Snowflake : le dominant

Depuis fin 2021, Snowflake est le transport le plus utilisé en Russie. Son architecture WebRTC rend chaque connexion unique et donc difficile à blacklister. Les utilisateurs russes expérimentés ont participé activement à la communauté Snowflake en opérant eux-mêmes des proxies volontaires depuis l'étranger.

obfs4 avec bridges privés

obfs4 fonctionne à condition d'utiliser des bridges privés fraîchement obtenus. La distribution via bridges@torproject.org et le bot Telegram reste fonctionnelle. Certains FAI russes tentent de détecter obfs4 par son pattern de handshake, mais le transport a été mis à jour plusieurs fois pour résister.

meek-azure : niche

Utilisable en Russie malgré sa lenteur. Les autorités russes hésitent à bloquer Azure complètement (ce qui casserait de nombreuses applications business). Cas d'usage : utilisateurs extrêmement ciblés dans des environnements de surveillance intensive.

Zapret et GoodbyeDPI : outils locaux

Une particularité russe : la communauté technique locale a développé des outils puissants pour neutraliser le DPI au niveau réseau, pas au niveau applicatif. GoodbyeDPI (Windows) et Zapret (Linux, Android via root/NetGuard) modifient la fragmentation des paquets TCP de manière à désynchroniser les systèmes DPI des FAI, qui ne reconnaissent plus les signatures de sites bloqués.

Ces outils ne sont pas spécifiques à Tor : ils permettent d'accéder à tout site bloqué sans même utiliser de VPN ou proxy. Ils sont combinables avec Tor pour double protection : Zapret pour passer la couche FAI, Tor pour l'anonymat.

Les codes sources sont sur GitHub (ValdikSS/GoodbyeDPI, bol-van/zapret) avec des communautés très actives. C'est devenu une infrastructure technique parallèle largement adoptée par les Russes technophiles.

Qui utilise Tor en Russie

Journalistes indépendants en exil

Les médias russes indépendants qui ont fui en 2022 (Meduza à Riga, Novaya Gazeta Europe à Berlin et Paris, Echo of Moscow reconstitué en partie à Vilnius) maintiennent des versions .onion de leurs sites et communiquent avec leurs correspondants en Russie via Tor.

Opposition politique

La fondation d'Alexeï Navalny (avant sa mort en février 2024) et les mouvements d'opposition utilisent massivement Tor pour coordonner des actions, distribuer des vidéos d'enquête, et protéger leurs équipes locales. Après 2024, les mouvements successeurs (ACF, Kira Yarmysh) maintiennent cette pratique.

Grand public pour contourner les blocages

Une fraction importante des utilisateurs russes de Tor n'a pas de motivation politique directe. Ils utilisent Tor pour accéder à Instagram (massivement bloqué depuis 2022), Facebook, à certains services occidentaux (Netflix non-disponible en Russie, Steam partiellement), et aux médias étrangers pour diversifier leurs sources d'information.

Diaspora ukrainienne et russophone

Les Russes installés dans d'autres pays (émigration massive post-2022, estimée à 500 000 à 1 million de personnes) utilisent Tor pour communiquer avec leurs familles restées en Russie via des canaux non surveillés.

Risques juridiques

Le cadre juridique russe évolue rapidement mais présente des caractéristiques stables :

  • Utiliser Tor n'est pas illégal per se. Il n'existe pas de loi criminalisant directement l'usage d'un outil d'anonymisation par un utilisateur final.
  • Publier des contenus interdits via Tor est traitable pénalement : si le contenu tombe sous les lois de 2022 sur la désinformation ou sur l'extrémisme, les peines vont jusqu'à 15 ans de prison.
  • Les fournisseurs de VPN et proxies commerciaux opérant depuis la Russie doivent appliquer la liste de blocage. Le refus peut amener des amendes et la fermeture.
  • La coopération involontaire avec des services de renseignement via SORM est obligatoire pour tout FAI et opérateur de communications.

Pour les citoyens russes ordinaires, le risque concret d'utiliser Tor est limité. Pour les journalistes, activistes, opposants, le risque est réel et peut combiner surveillance, arrestation, et poursuites pour le contenu publié. Beaucoup utilisent Tor combiné à Tails OS (voir notre guide) pour minimiser les traces locales.

FAQ sur Tor en Russie

Tor est-il officiellement bloqué en Russie ?
Oui. Le 7 décembre 2021, Roskomnadzor (autorité russe de régulation des télécoms) a officiellement ajouté torproject.org et les relais Tor publics à la liste des sites bloqués en Russie. Le blocage concerne techniquement les IP des relais publics et certains protocoles de signature. Les bridges privés et Snowflake permettent de contourner ce blocage.
L'usage de Tor est-il illégal en Russie ?
Non, pas directement. Utiliser Tor ou un VPN n'est pas criminalisé en tant que tel par la loi russe. La loi de 2017 sur les « moyens de contournement de blocage » interdit aux opérateurs de VPN de refuser la liste des sites bloqués, mais ne poursuit pas l'utilisateur final. Cependant, le contenu accédé via Tor (médias étrangers, réseaux sociaux interdits) peut exposer à des poursuites dans le cadre des lois de 2022 sur les « fausses nouvelles » concernant l'opération militaire en Ukraine.
Combien de Russes utilisent Tor malgré le blocage ?
Selon les métriques du Tor Project, entre 800 000 et 1,4 million d'utilisateurs russes quotidiens en 2024-2026, ce qui fait de la Russie l'un des trois plus gros pays utilisateurs au monde (avec les États-Unis et l'Allemagne). Ce volume élevé malgré le blocage officiel témoigne de la maturité technique de la base d'utilisateurs et de la disponibilité des pluggable transports.
Quels pluggable transports fonctionnent le mieux en Russie ?
Snowflake est le plus utilisé depuis 2022, grâce à son architecture WebRTC résistante au blocage. obfs4 fonctionne avec des bridges privés récents. meek-azure est disponible mais plus lent. Une particularité russe : les FAI utilisent un DPI sophistiqué (SORM-3) qui peut bloquer certains patterns de trafic — la communauté technique russe a développé des outils comme Zapret et GoodbyeDPI pour désarmer ces blocages au niveau réseau.
La Russie a-t-elle son propre système de surveillance comme la Chine ?
Oui et non. Le système SORM (Système opérationnel d'enquête et de recherche) existe depuis les années 1990 et impose aux FAI russes d'installer des équipements permettant l'interception ciblée du trafic. Sa version SORM-3 intègre des capacités DPI. Contrairement au Grand Pare-feu chinois, SORM fonctionne davantage en mode « surveillance + interception sur demande » qu'en blocage global. Mais depuis 2022, la tendance est à un durcissement vers un modèle plus chinois.
Que se passe-t-il si on me contrôle avec Tor installé en Russie ?
Avoir Tor Browser installé n'est pas un délit et ne constitue pas une preuve d'activité illégale. Cependant, les autorités russes peuvent inspecter le contenu des appareils en cas de contrôle (surtout pour les journalistes, activistes, opposants politiques connus). Si les traces de navigation révèlent la consultation de médias considérés comme « agents étrangers » ou la publication de contenu critique, les poursuites peuvent suivre — pas pour Tor lui-même, mais pour le contenu accédé ou publié.